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Intertextualité Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail


EXTRAIT DE "LA SOCIETE DES HOMMES CELESTES" DANS LEQUEL LE PROTAGONISTE EXPOSE SA THEORIE DE L'INTERTEXTUALITE.



" -D’où sortez-vous ces théories ? Elles font partie de votre roman, sans doute- rétorqua l’Interne.

-Vous êtes vraiment casse-pieds, au sens propre comme au figuré, Wagner-, répondis-je, en commençant à me fâcher. –Je vous ai expliqué mille fois que je ne suis pas en train d’écrire un roman, mais un intertexte.

-Excusez ma niaiserie, je vous prie, Doktor Faustus. Mais, entre nous, je ne comprends toujours pas très bien ce que vous entendez par intertexte. Faut-il écrire en mettant des petits chiffres entre les phrases ? Est-ce que tout doit être mesuré, rangé, classifié ? On dirait que vous n’avez jamais cessé d’être « le premier de la classe » ! Et puis, quelle importance d’écrire sous l’appellation « roman » ou sous l’appellation « intertexte » ? L’important c’est de bien raconter de bonnes histoires, et non de s’embourber dans des discussions byzantines à propos des étiquettes à coller sur ce qu’on écrit ! Vous êtes trop rigide, Doktor Faust ! Un véritable Frère Chrétien, un Jésuite, un taxinomiste de la littérature ! Pour moi, sachez-le, le roman est synonyme de souplesse, de tolérance, de spontanéité et de liberté !


-Ne soyez pas obtus, Interne. Pour commencer, s’agissant d’art et de littérature, il est parfaitement normal, logique, légitime et nécessaire de mettre en question les formes et les principes esthétiques. L’histoire de l’art et de la littérature nous le montre clairement. Maintenant, pour revenir au roman et à l’intertexte, je vous signale que, contrairement aux romans, tous pareils (comme l’a si bien montré Van Gogh dans son tableau intitulé « Romans Parisiens »), les intertextes peuvent prendre des apparences très différentes. Dans celui que je suis en train d’écrire, les chiffres sont esthétiquement justifiés, puisque –étant donné que l’éducation est le fil conducteur du récit- l’intertexte prend l’apparence et la forme d’une thèse de doctorat. Ç’eût été impossible dans un roman, dont la masse textuelle est, en général, amorphe, muette, sans autre réalité matérielle que le numéro des pages. En revanche, l’intertexte permet de donner une forme spécifique à la masse textuelle, qui revêt ainsi une signification esthétique en tant que telle. Bien entendu, la forme en littérature n’est pas la même chose que la forme dans les arts plastiques, forme essentiellement sensorielle. En littérature la forme est essentiellement intellectuelle, elle opère par analogie, ce qui permet à un texte d’avoir plusieurs formes à la fois. Celui-ci, par exemple, a aussi la forme d’un journal intime. Et je vous rappelle l’Ulysse de James Joyce, livre qui est (capricieusement selon les Critiques Célestes) divisé en trois parties. La première et la troisième ont le même volume et sont écrites en intertextualité avec l’Odyssée sur un plan strictement linéaire : chaque chapitre de l’Ulysse correspond, par son thème, à un chapitre précis de l’épopée homérique. Or, s’appuyant sur les deux extrémités, piliers intertextuels réguliers et homogènes, se déploie, tel un pont suspendu, l’intertextualité oblique et hétérogène entre les autres chapitres des deux œuvres. Ulysse a donc la forme d’un pont, le pont que veut établir Joyce entre le monde moderne et la Grèce antique, un peu comme Nietzsche et Heidegger l’ont fait en philosophie. Mais la division en trois parties renvoie aussi à l’Enfer, au Purgatoire et au Paradis de La Divine Comédie. Vous voyez, Interne : grâce à l’intertextualité, l’œuvre littéraire s’affirme comme œuvre d’art, tandis que le roman contemporain –parasité par la presse et le cinéma- abaisse le niveau de la littérature à un simple appendice de l’art cinématographique ou du journalisme.

-On dira de vous que vous êtes un « copieur » de Joyce- marmonna Wagner, bougon. –Un « copieur » comme un lycéen qui ne connaît pas bien sa leçon. Pire, on dira de vous que vous êtes un dictateur littéraire qui veut imposer sa propre vision de la narrative aux romanciers. Ceux-ci ne veulent qu’une seule chose : exercer leur liberté d’écrire sur des sujets de leur choix, comme ils l’entendent, sans recevoir de leçons de quiconque et sans en donner à qui que ce soit.

-Vous êtes vraiment naïf, Wagner ! Aujourd’hui les romanciers, s’ils veulent être publiés, n’ont pas d’autre choix que celui d’écrire ce que les Editeurs Célestes leur imposent, directement ou indirectement, au nom du Sacré Marché Céleste. Cela dit, pour votre tranquillité, je vous communique qu’il est possible de développer une œuvre littéraire d’un haut niveau esthétique sans recourir à l’intertextualité : lorsque que l’écrivain nous raconte intégralement sa propre vie… à la manière d’un Marcel Proust dans sa Recherche. D’ailleurs, dans cette éblouissante « auto-fiction » qu’est la Recherche, Proust nous donne des leçons précieuses sur l’amour, la mémoire, le temps, la psychologie du moi, la société de classes, etc., etc. Toute littérature authentique est inéluctablement didactique, même si cela déplaît aux Critiques Célestes qui préfèrent, par pusillanimité, des textes légers, divertissants, suffisamment anodins pour ne pas mettre en péril les privilèges alimentaires que la Société des Hommes Célestes leur octroie. Quant à la prétendue « liberté » du roman, mein famulus, celle-ci n’est qu’un leurre inventé par des romanciers soucieux de vendre au meilleur prix leurs états d’âme. Exceptés ces malheureux romanciers qui, à cause des effets pervers de la confrontation idéologique entre socialisme et capitalisme, ont fait ou voulu faire du roman un instrument de contestation politique. Or, aujourd’hui le roman est devenu dans le monde entier un lamentable cliché, au point que vous pouvez passer commande aux Editeurs Célestes d’un roman « exclusif » pour fêter l’anniversaire de votre petite amie, où la protagoniste portera le prénom de votre amoureuse et vivra les aventures que vous aurez imaginées pour l’épater. Les nègres (ou, plutôt, les romanciers car, désormais, grâce aux Editeurs Célestes, ces termes ont tendance à devenir synonymes), les nègres-romanciers donc, qui s’occupent de ce type de tâches, n’ont qu’à copier le style du dernier Grand Prix du Roman de la Saison, lui-même copie du Grand Prix du Roman de la Saison Antérieure, et ainsi de suite. Le roman contemporain est tellement stéréotypé, tellement répétitif, tellement mécanique, qu’il est dérisoire de prétendre qu’il représente je ne sais quelle liberté ! A moins que pour vous, Interne, la liberté romanesque ne signifie la suppression de la ponctuation. Effectivement, il n’est point nécessaire pour cela d’être « le premier de la classe » (et je vous rappelle que Dante, Joyce, Pessoa, Mann, Boulgakov, etc., etc., ou des poètes comme Rimbaud, Valéry, Claudel, Saint John Perse, etc., etc., étaient tous des premiers de la classe.) Oui, Interne. Pour être un bon romancier, il suffit aujourd’hui d’être un bon cancre. J’espère que ce n’est pas votre cas, sinon vous ne deviendrez jamais « docteur en médecine » !

-Je vous remercie pour cette conférence, Doktor Faust- soupira Wagner. –Si vous voulez, je vous inviterai à la répéter lors de notre prochaine réunion clinique. Il y aura plusieurs psychiatres étrangers parmi les participants. Vous deviendrez célèbre, à coup sûr.

-S’ils m’aident à dénoncer la Société des Hommes Célestes, je suis d’accord- acceptai-je. –Mais ma conférence n’est pas encore terminée, Interne. Le lecteur d’intertextes est conscient que derrière le texte directement lisible il y en a d’autres qui le soutiennent, contrairement au lecteur de romans, qui se laisse transporter par la lecture comme par un rêve ou un cauchemar. La narration romanesque est lisse, monotextuelle et très rigide comparée à la narration intertextuelle, ouverte sur de multiples horizons et donc beaucoup plus souple, plus « tolérante » comme vous dites. Pourtant, le roman s’appuie lui aussi sur un socle de références, mais généralement inconscientes, y compris pour son auteur, qui s’étonne ensuite que les critiques et les lecteurs découvrent des choses qu’il n’avait jamais voulu dire. L’intertexte, par contre, s’articule sur un réseau de références explicites. L’intertexte est infiniment plus conscient que le roman. Voilà pourquoi l’on peut dire que le roman endort le lecteur tandis que l’intertexte l’éveille, voilà pourquoi l’intertexte est bien plus libre que le roman, simplement parce que la vraie liberté est celle de la conscience.

-En voilà assez de ces raisonnements !451- s’exclama Wagner. –Celui qui finira par s’endormir, c’est moi. En toute liberté.

-Profitez-en, Wagner, de votre liberté. Parce que si vous voulez devenir romancier, elle vous échappera pour toujours. Avec tout le respect que je dois à la psychiatrie, je me permets de vous rappeler le cas (un peu anachronique et déplacé, certes, mais que diable !) particulièrement instructif, d’un psychiatre portugais devenu un célèbre romancier. Le pauvre raconte qu’il aime les femmes, l’été, la chaleur… bref, le plaisir et la liberté. Comme vous et moi, Wagner. Or, dans ses tristes confessions de romancier, pourtant richissime et choyé par les Médias Célestes, cet ancien psychiatre avoue qu’il travaille tous les jours, qu’il n’a pas le moindre loisir, ni la moindre distraction, qu’il ne boit pas, ne fréquente pas les bars, n’assiste à aucun concert ni spectacle et qu’il ne sort pas la nuit. Sa seule préoccupation concerne la façon de s’y prendre pour que ses romans soient bien faits. A un point tel, qu’il lui serait totalement égal de vivre en prison, condamné à perpétuité, pourvu qu’il ait des livres à disposition et du papier pour écrire… Voilà la déprimante réalité psychique de tout romancier, otage pitoyable de sa «fantaisie», prisonnier à perpétuité de ses «personnages»! Au contraire, l’écriture intertextuelle, dans la mesure où elle ne peut pas être –par définition- automatique, est un moyen de recherche, de connaissance, de clarté et, encore une fois, un chemin de conscience et de liberté. L’écrivain intertextuel ne sera jamais le prisonnier de ses personnages –de son «mental»- car ses personnages ne sont, matériellement, que de simples textes ouverts à d’autres textes… Bref, j'arrête."

 

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