SONGE INTERTEXTUEL AUTOUR DE LA NOUVELLE FICTION FRAN‚AISE DANS LE BARRIO CHINO DE BARCELONE.

En marge d'AndrŽ Pieyre de Mandiargues.


(Les caractres en italiques signalent les noms et les phrases extraits de l'Ïuvre d'AndrŽ Pieyre de Mandiargues.)

 

 ÉQuelqu'un m'appelle au tŽlŽphone. Je me trouve au septime Žtage de l'h™tel Tibidabo, appartement 1976, en train d'Žcrire "El Sue–o", dont le manuscrit grossit de jour en jour depuis mon arrivŽe au Barrio Chino de Barcelone. Mari, la protagoniste du livre, sort de l'alc™ve pour rŽpondre ˆ ma place. Je la regarde avec un dŽsir mlŽ de pitiŽ. Elle est toujours aussi belle que jadis, lorsqu'elle Žtait ma jeune fiancŽe. Maintenant elle est habillŽe comme l'une des prostituŽes qui pullulent autour de l'h™tel, entre la Plaa del Teatre et la rue Escudillers : talons aiguilles, bas noirs ˆ couture, minijupe trs serrŽe, chemisier largement ouvert sur sa gorge potelŽe. Ses yeux Žmeraude sont outrageusement maquillŽs, ainsi que ses lvres, dont le rouge vif contraste avec sa longue chevelure couleur d'Žbne. "Es pa'ti", me dit-elle, en jargon chilien, me tendant l'appareil et disparaissant ensuite derrire la porte de la salle de bains. "Un se–or le espera en el vest’bulo", m'informe le concierge, coupant brusquement la communication. Je descends en courant les escaliers, nŽgligeant l'ascenseur comme s'il y avait eu le feu dans l'immeuble.

  Me voici au rez-de-chaussŽe, devant mon visiteur, que je ne connais pas. C'est un homme ‰gŽ, extrmement distinguŽ et ŽlŽgant, accompagnŽ d'une adolescente en chaussons de souple basane beige, ressemblants aux kroumirs portŽs par les lycŽennes au gymnase. Elle est prs de lui comme une monture de louage, un petit ‰ne. Je m'aperois, embarrassŽ, que je suis moi-mme en pantoufles.

  "Pardonnez-moi de vous dŽranger", dit mon visiteur, me mettant ˆ l'aise comme par enchantement. En effet, une sorte de vibration apaisante Žmane de son tre. "C'est Claude Faraggi qui m'a donnŽ votre adresse. Il mÕa dit que vous tes un mŽdecin-psychiatre spŽcialisŽ dans les cas de prostitution les plus rebelles", ajoute-t-il, regardant d'un Ïil ˆ la fois paternel et dŽsabusŽ la jeune fille.

  "Il y a longtemps que je n'exerce plus mon mŽtier de psychiatre, Monsieur. DŽsormais je suis un Žcrivain sans le sou", rŽtorquŽ-je avec fiertŽ.

  "Tant mieux. Cela fera parfaitement notre affaire, n'est ce pas Juanita ?". Mon interlocuteur sort de sa poche un Žpais portefeuille d'o il extrait plusieurs billets de dix mille pesetas. "Voilˆ pour commencer. Plus tard, lorsque vous aurez convaincu Juanita de suivre l'enseignement des CarmŽlites, je vous donnerai une grosse somme d'argent. Mais je vous prŽviens : ma fifille est un cas de prostitution particulirement rebelle. Elle s'enfuit chaque soir de son internat pour vendre ses charmes prs d'ici, au bar Pigalle, o je louais ses services avant que je ne la persuade de reprendre ses Žtudes chez les bonnes sÏurs". 

Je suis maintenant au 1er Žtage de l'h™tel, o habite Claude Faraggi en compagnie de ses vieux parents. "Tu vois, je me suis exilŽ ici, ˆ Barcelone", me dit-il. "Ce n'est pas trs loin de Paris, mais cela me permet de me mettre en marge des cons. J'en avais marre de me faire tirer dessus par les critiques parisiens. J'ai rŽussi ˆ sauver mes parents, mais ils ont blessŽ grivement ma femme et mon fils."

  "J'ai vŽcu en marge, moi aussi", dis-je, compatissant. "Quelqu'un est venu me voir de ta part. Il s'agit d'un Monsieur aux manires raffinŽes, ˆ l'allure aristocratique, escortŽ par une jeune putain appelŽe Juanita".

  "C'est mon voisin de palier, AndrŽ Pieyre de Mandiargues. Chaque fois que je publie un livre, il m'envoie une lettre Žcrite de sa propre main. Il m'aime beaucoup. Quant ˆ Juanita, tiens-toi sur tes gardes. Elle est la reine des marines ! D'aprs le patron du Pigalle, elle vient de passer en revue tout l'Žquipage de L'Alta•r, le bateau de guerre amŽricain qui mouille dans le port. Pour mouiller, elle mouille, elle ! ", rigole Claude, paillard.

  Nous voici sur la Plaa del Teatre, devant l'h™tel, un b‰timent moderne couleur ocre foncŽ, dont les balcons sont ŽclairŽs par des appliques aux boules jaunes. Sur le toit, en grandes lettres au nŽon, brille dans l'obscuritŽ du ciel son nouveau nom : Ç Cosmos È. Nous avons des billets pour assister ˆ une projection de La Marge au thŽ‰tre Liceu, haut-lieu de l'opŽra classique, situŽ ˆ quelques trois cents mtres de lˆ.

  "Nous sommes en retard", dit Claude. "Prenons un taxi".

"Ce n'est pas nŽcessaire", nous tranquillise AndrŽ Pieyre de Mandiargues, qui est avec nous depuis un moment. "Mon Crachefeu est ˆ deux pas d'ici". Il montre du doigt un petit cabriolet spitfire de couleur noire, garŽ au milieu de la Rambla Santa M—nica, entre un carrosse ˆ attelage et une motocyclette de grosse cylindrŽe. Je remarque que Pieyre de Mandiargues est maintenant accompagnŽ d'une jolie japonaise qu'il appelle Inuki. HŽlas, la voiture est trop petite pour quatre personnes.

"Je vous prie de m'excuser", dit Pieyre de Mandiargues. "Montez dans mon Crachefeu. Je vous suivrai avec la motocyclette. Inuki, viens avec moi !", ordonne-t-il en japonais, langue que tout ˆ coup  nous comprenons miraculeusement. Puis, il tend ˆ Claude Faraggi les clŽs du cabriolet.

En route. Claude roule sur l'allŽe qui monte du port vers la Plaa Catalunya. Il passe mal les vitesses et le cabriolet avance par ˆ-coups, en toussant et en crachant du feu. La foule qui envahit les Ramblas se moque de nous. Soudain, je m'aperois que nous avons dŽpassŽ l'emplacement du thŽ‰tre Liceu, situŽ de l'autre c™tŽ de la promenade, sur l'allŽe parallle qui descend vers le port. J'interpelle mon ami, tout en constatant que nous avons semŽ Pieyre de Mandiargues et la petite japonaise :

"Qu'est-ce que tu fais ? O vas-tu ?"

"Je n'ai pas de permis de conduire" avoue Claude, agacŽ. "D'ailleurs, je ne sais pas conduire et, de toute faon, je n'aime pas a".

Nous arrivons enfin au Liceu, entourŽs par un essaim de motards de la Guardia Civil. Devant le thŽ‰tre, brillamment illuminŽ, nous attendent Inuki et Pieyre de Mandiargues en tenue de soirŽe.

"Comment osez-vous venir jusqu'ici escortŽs par tous ces fils du Furhoncle", nous reproche-t-il, faisant allusion ˆ Franco. "DŽpchez-vous, s'il vous pla”t. La projection du film va bient™t commencer !" Nous allons franchir la porte principale, lorsque nous sommes arrtŽs net par un Monsieur aux lunettes rondes et ˆ l'air goguenard. C'est Jean-Luc Moreau, dŽguisŽ en portier.

"Qui est-ce ?", me demande ˆ voix basse Claude Faraggi.

"C'est le thŽoricien de la Nouvelle Fiction franaise", dis-je, contrariŽ. "Je parie qu'il ne nous laissera pas entrer. Il est trs strict en ce qui concerne les principes de la Nouvelle Fiction".

Effectivement, Jean-Luc Moreau s'oppose fermement ˆ nous laisser passer. D'aprs lui, non seulement nous n'avons rien ˆ voir avec la Nouvelle Fiction mais, pire encore, nous ne comprenons pas du tout, mais alors pas du tout, ses principes et ses rgles. AndrŽ Pieyre de Mandiargues, avec sa finesse lŽgendaire et lui parlant dans un subjonctif parfait, rŽussit ˆ inflŽchir son attitude. "D'accord. Vous pouvez passer", acquiesce Jean-Luc Moreau. "Mais pas celui-lˆ !", ajoute-t-il, me regardant d'un Ïil mauvais. "Il ne porte pas de cravate. Personne ne peut entrer au thŽ‰tre Liceu sans cravate. C'est Žcrit dans le rglement !".

Nous sommes consternŽs. Jean-Luc Moreau a raison. Je n'ai pas de cravate. Pourtant, je considre que je ne suis pas si mal habillŽ que a. Je porte un habit de velours noir, l'ancien costume de mariage d'un ami. De plus, j'ai mis une chemise blanche, ˆ col et ˆ manches empesŽs. Seules mes chaussures, de gros sabots en caoutchouc, style sapeur-pompier, laissent ˆ dŽsirer. Pieyre de Mandiargues dit quelque chose en japonais ˆ Inuki. Celle-ci rit de son petit rire de geisha et, me prenant par la main, me fait sortir du thŽ‰tre. Nous traversons en courant les Ramblas et entrons dans le CafŽ de la Opera, juste en face du Liceu. Inuki m'amne dans les toilettes rŽservŽes aux dames. Lˆ, elle retrousse sa jupe et enlve ses bas de soie noire, ce qui n'est pas sans donner ˆ la crŽature le plaisant aspect d'tre la victime d'un viol. "Prends-a", me dit-elle en me donnant l'un de ses bas. "Noue-le autour du col de ta chemise. Cela te fera une belle cravate".

Nous voici ˆ l'intŽrieur du Liceu. Nous avons des places rŽservŽes dans la loge de la duchesse Sert. Mais elle n'est pas lˆ. L'un de ses invitŽs nous dit quÕelle se trouve au Cercle de les Socis. Il nous prie de le suivre. Nous arrivons devant la porte du Cercle, rŽservŽ exclusivement aux sociŽtaires du Liceu. Deux majordomes filtrent soigneusement les invitŽs. Je caresse le bas qui me sert de cravate et qui me rappelle l'accoutrement d'un peintre. "Seu nom, si us plau ?" me demande en catalan l'un des valets, dont le front est enlaidi par un furhoncle d'o dŽgouline du pus de l'opus dei. "Paul CŽzanne", dis-je, trs sŽrieux. Confus, le valet baisse la tte et me permet de passer au milieu de mes compagnons.

La Senyora Sert -trs mince, longue robe noire sans manches, dŽpourvue de toute parure, du moindre bijou- est ravie de faire la connaissance d'AndrŽ Pieyre de Mandiargues. Elle nous offre une flžte de cava, puis elle invite tout le groupe ˆ visiter le Saint des Saints, o rarement les non-sociŽtaires sont admis. C'est la galerie des Casas, les portraits peints au dŽbut du XXe sicle par le grand peintre catalan. Nous dŽfilons religieusement devant la collection des chefs-d'Ïuvre, Žblouis par leur Žclat et leur vivacitŽ. Tout ˆ coup une sonnette retentit. Il faut vite rejoindre notre loge.

Tous confortablement assis dans de vastes fauteuils en velours rouge. L'immense salle dorŽe est pleine ˆ craquer. "Tiens !", s'Žmeut Pieyre de Mandiargues regardant vers le haut, en direction du Parad’s, le dernier Žtage du thŽ‰tre, rŽservŽ traditionnellement aux Žtudiants et aux Žcrivains Žconomiquement faibles. "Je connais ce Monsieur-lˆ. Dans quelques annŽes, il obtiendra le prix Goncourt. Et je connais aussi son voisin de gauche : il gagnera le prix Renaudot. Et son voisin de droite sera Žlu PrŽsident de la SociŽtŽ des Gens de Lettres." Il s'agit de FrŽdŽrick Tristan, de Georges-Olivier Ch‰teaureynaud et de Franois Coupry. Ils sont encore jeunes, souriants et d'une beautŽ angŽlique. A leurs c™tŽs, en costume de cardinal, se trouve Jean-Luc Moreau. Et autour d'eux, habillŽs en footballeurs du Bara, sont assis tous les autres Žcrivains de la Nouvelle Fiction : Marc Petit, Francis Berthelot, Jean-Claude Bologne, Sylvain Jouty, Jean LŽvi. Manque ˆ l'appel Hubert Haddad, embauchŽ comme volontaire de dernire heure pour transporter les bobines du film tirŽ de La Marge et pour s'occuper de la projection.

Les lumires s'Žteignent lentement, tandis que le rideau se lve. Stupeur ! Il n'y a pas d'Žcran ! Sur la scne on voit un lit, point grand, couvert d'un ch‰le ˆ coton ˆ dŽcor de fleurs rouges sur fond noir, un miroir, un lavabo et un immense bidet de t™le ŽmaillŽe qui ressemble ˆ un autel sacrificiel. Une porte-fentre s'ouvre vers une cour intŽrieure. Entre Juanita, un lis de mer ˆ la main, suivie d'un samoura• armŽ de son sabre. C'est Pieyre de Mandiargues, rayonnant de force et de jeunesse. Juanita s'Žcrie, en colre : "C'est quoi ce bordel ! Nous ne sommes pas ici pour jouer la comŽdie, mais bien pour baiser ! Et puis, n'est-ce pas plut™t une tragŽdie qu'un homme comme toi baise une pute comme moi ? Enlve-moi a !" (Les Žcrivains de la Nouvelle Fiction entrent prŽcipitamment par la porte-fentre. Ils retirent tous les ŽlŽments du dŽcor, mais laissent le bidet, qui occupe maintenant le centre de la scne.) Juanita enlve lentement sa jupe, sous laquelle elle ne porte rien. Elle garde ses bas-rŽsille ˆ jarretires Žlastiques, ses hauts-talons et son pull framboise. Appuyant ses fesses sur le rebord du bidet-autel, elle ouvre peu ˆ peu ses cuisses. Son sexe, recouvert d'une toison rouge, se fait de plus en plus lumineux au fur et ˆ mesure que la lumire des projecteurs diminue et s'Žteint. L'obscuritŽ dans le thŽ‰tre est totale, ˆ l'exception du sabre Žtincelant du samoura• et du sexe de Juanita.

"Vas-y, mon chŽri ! Enfonce-moi ton sabre jusqu'ˆ la garde !", supplie-t-elle. Le rideau tombe en mme temps qu'un cri de meurtre dŽchire l'espace. Toutes les lampes s'allument simultanŽment. Le thŽ‰tre est ŽclaboussŽ de sang.

Nous nous trouvons maintenant dans le bar Los Cabales, ˆ c™tŽ de l'h™tel Cosmos. A une extrŽmitŽ du comptoir bavardent Juanita, Inuki et Mari, mlŽes aux prostituŽes qui d'habitude remplissent le bar, rŽputŽ par la vŽnustŽ provocante des filles qui y travaillent. Juanita, Inuki et Mari, tout en feignant ne pas nous conna”tre, nous font sentir que nous pouvons disposer de leurs corps comme n'importe quel autre client de Los Cabales.

"Quel fiasco !", s'exclame Claude Faraggi, commentant la sŽance du Liceu. "Jamais je n'ai vu un opŽra aussi mal jouŽ. La mise en scne Žtait nulle. Quant aux chanteurs, n'en parlons pas !"

"Je suis tout ˆ fait d'accord avec vous", rŽpond Pieyre de Mandiargues. "Mais ce n'est pas ma faute. La Marge est une Ïuvre trs difficile ˆ jouer. En outre, aujourdÕhui il est de plus en plus malaisŽ de trouver des putains qui aiment jouer la comŽdie..."

J'ose avancer un commentaire : "Le texte de La Marge est un peu statique. Et puis, les protagonistes ne font l'amour que trois fois. C'est peu. D'ailleurs, au moment de la premire pŽnŽtration de Juanita, vous cachez le co•t sous une Žchelle ˆ saumons, de brillants grands poissons qui franchissent un Žcumeux barrage. C'est une belle mŽtaphore, mais plut™t refroidissante..."

"Qu'aurais-je dž faire, Cher Monsieur ?", rŽplique Pieyre de Mandiargues. "Si j'avais dŽcrit un accouplement charnel ˆ la Henry Miller, je n'aurais pas gagnŽ le prix Goncourt en 1967".

"Je comprends", dis-je. "C'est peut-tre ˆ cause des limitations imposŽes par le genre romanesque. Le roman est devenu trop corsetŽ en tant que forme littŽraire".

"Qu'est-ce que tu en sais, toi, des corsets et du roman ?", m'engueule Faraggi, avec sa mine des mauvais jours.

"Allons, allons, Messieurs", nous arrte Pieyre de Mandiargues, craignant une bagarre entre Žcrivains ivres. En effet, depuis un moment Claude et moi buvons de l'An’s del Mono, verre aprs verre. "Si vous continuez ˆ boire de ce poison, vous finirez comme le singe qui figure sur l'Žtiquette", nous prŽvient le vieil Žcrivain. "Moi, je prŽfre le bourbon Quatre Roses, comme tous mes disciples le savent bien".

"Je ne suis le disciple de personne", continue Faraggi, de plus en plus irritŽ. "Je suis le Ma”tre d'heures. D'ailleurs, j'ai gagnŽ le prix FŽmina en 1974".

"Passons donc dans la salle de billard", propose Pieyre de Mandiargues. "Elle communique directement avec le MusŽe de Cire de la ville de Barcelone. Suivez-moi, je vous prie".

"D'accord", dit Faraggi. "Mais je ne me laisserai pas tirer dessus par ce guŽrillero anti-romanesque (il me fixe de son regard trouble). Je suis un solide donjon du roman franais !"

"Un vŽritable donjuan, veux-tu dire !" Je ris, emportŽ par les effets de l'An’s del Mono, liqueur qui me produit une envie de rire incoercible et un amour dŽlirant pour le monde entier.

Ë prŽsent nous sommes dans la salle de jeu de Los Cabales, sorte de couloir obscur et malodorant o les couples forniquent debout contre les murs. Je reconnais Mari, Inuki et Juanita, les jambes nouŽes autour de la taille de leurs partenaires, trois marines noirs qui les enfourchent bestialement. "Fucky, fucky !", les encouragent-elles en r‰lant de plaisir, sans prter aucune attention ˆ notre passage. Nous arrivons devant la porte du musŽe. Sur une plaque on peut lire : Ç MusŽe de l'Imaginaire. Ouvert ˆ toute heure du jour et de la nuit. EntrŽe, 1000 dollars. Fils de putes, gratis È. "Ne vous inquiŽtez pas", nous rassure Pieyre de Mandiargues. "C'est moi qui vous invite".

Nous voici ˆ l'intŽrieur du Museo. C'est une sorte de boucherie spŽciale, officielle et luxueuse, remplie de cercueils de toutes tailles, recouverts de roses en deuil. Sur une table, prs de la porte d'entrŽe, se trouvent un tŽlŽphone et un instrument qui ressemble aux machines pour les cartes de crŽdit, habituellement portŽes par les call-girls de Barcelone.

"Il n'est pas question qu'on paye une deuxime fois", grogne Claude Faraggi.

J'examine l'appareil. Il est de fabrication allemande, marque Einbildungskraft. J'exulte : "C'est un ouvre-bire de la Nouvelle GŽnŽration ! Il nous permettra d'ouvrir toutes les bires du MusŽe de l'Imaginaire !"

Malheureusement la notice d'utilisation est rŽdigŽe en allemand.

"Je connais trs bien le japonais, mais je n'aime pas du tout l'allemand", s'excuse Pieyre de Mandiargues.

Ni Faraggi ni moi ne rŽussissons ˆ dŽchiffrer la notice. Je dŽcide de tŽlŽphoner ˆ Marc Petit, fin germaniste.

"All™, Marc ? Nous sommes au MusŽe Noir. Nous n'arrivons pas ˆ ouvrir les bires qui contiennent les mythes de l'Imaginaire Universel. Il y a un dŽcapsuleur marque Einbildungskraft, mais nous ne savons pas comment nous en servir. CÕest un truc plus sophistiquŽ que la Nouvelle Fiction ! "

"Il ne s'agit, de toute Žvidence, que de fictions mortes", rŽpond Marc Petit. "Je vous conseille, par consŽquent, de prendre avec des pincettes tout modle fictionnel de la rŽalitŽ et d'appliquer sans plus l'Imagination sur l'Imaginaire. ImmŽdiatement vous verrez appara”tre un tas de nouvelles fictions, toutes fra”ches et vivantes... ", nous assure-t-il, avant de raccrocher. Je suis les indications transmises par tŽlŽphone, mais je fais probablement une fausse manÏuvre car, un instant plus tard, nous nous trouvons catapultŽs sur la Plaa San Jaume, ˆ l'entrŽe du Barri G—tic. Il est trs tard dans la nuit et les rues sont dŽsertes.

"Quelle paix !", s'extasie Pieyre de Mandiargues. "Je ne comprends pas pourquoi dans La Marge je ne me promne jamais dans le Barrio G—tico, pourtant si proche du Barrio Chino. Je crois que je devrais rŽŽcrire ce livre, quitte ˆ rendre aux membres de l'AcadŽmie Goncourt les cinquante francs du prix".

Nous entrons dans le Barri G—tic par la ruelle qui donne sur la place San Jaume. Le silence est profond. Seul rŽsonne le bruit de nos pas, rŽpercutŽ par les pierres des majestueux Ždifices gothiques, baignŽs par la lumire de la lune rousse, le soleil des loups. Nous passons sous une arcade qui unit deux palais par-dessus la ruelle et nous arrivons ˆ un carrefour. Deux rues opposŽes s'offrent ˆ notre choix : l'une s'appelle Carrer Krishnamurti, l'autre, Carrer Gurdjieff.

"Qu'est-ce que c'est cette histoire ?", dit Claude Faraggi, mŽfiant. "Je suis agnostique".

"Moi aussi, mon Cher", dit AndrŽ Pieyre de Mandiargues en s'approchant d'un panneau o le plan du quartier est exposŽ. "Regardez ! Les deux voies dŽcrivent un demi-cercle ˆ partir du point o nous nous trouvons. Elles aboutissent toutes deux au mme endroit, Place de l'ImmortalitŽ. C'est Žpatant !"

"Que faire ?" Je m'interroge ˆ haute voix en russe, langue que pourtant je ne connais pas.

"Nous sommes des Žcrivains", rappelle Pieyre de Mandiargues. "Il nous faut suivre notre propre chemin jusqu'au bout. Nous n'atteindrons peut-tre pas la Place de l'ImmortalitŽ, mais au moins arriverons-nous ˆ la Place de l'AuthenticitŽ".

"Bien dit !", nous exclamons-nous ˆ l'unisson, Claude et moi. "Allons-y !" Nous traversons le carrefour par son milieu et continuons notre marche par la ruelle d'en face. Elle s'appelle Carrer del Jo, "rue du Moi". Elle devient de plus en plus obscure, Žtroite et froide. Finalement, aprs avoir contournŽ l'abside de la cathŽdrale de Barcelone, et alors que nous ne nous y attendions pas, nous entrons dans la splendide Plaa del Rei. La place, sorte de grande cour entourŽe de monuments gothiques -dont l'un, aux balcons ŽclairŽs par des lampes jaunes, ressemble au Cosmos- est superbement illuminŽe, ainsi que la chapelle voisine, aux vitraux framboise et Žmeraude.

"Notre chemin arrive ˆ sa fin", dis-je avec tristesse. "J'aimerais vous dire au revoir. HŽlas ! Je crains de ne jamais vous revoir. C'est trs douloureux pour moi de vous le rappeler, mais vous tes morts tous les deux au mois de dŽcembre 1991". AndrŽ Pieyre de Mandiargues et Claude Faraggi Žclatent de rire. "Et alors ? O est le problme ?", s'esclaffent-ils encore, en se prenant par l'Žpaule. "Bient™t ce sera ton tour ! Si tu veux, nous viendrons te chercher", ajoute Claude. "De toute faon, tout dispara”tra, mon Cher Monsieur", m'annonce AndrŽ Pieyre de Mandiargues, avec un sourire malicieux.

Je regarde vers le haut. Le ciel nocturne commence ˆ p‰lir. Les lumires de la place s'Žteignent d'un seul coup. Je me rŽveille. C'est l'aube. Voilˆ le point o j'en suis.