Folie/Roman

 


(La Société des Hommes Célestes, p. 366-367)  

 

–Que se passe-t-il ? Pourquoi vous arrêtez-vous ?– me demanda le Docteur M., agacé.
–Je ne peux pas vous répéter avec exactitude ce qui se disait dans le séminaire– m’excusai-je. –Et il est nécessaire que je sois extrêmement précis à ce sujet, parce que c’est la seule façon de vous montrer l’extraordinaire valeur intellectuelle de don Carlos. Il faudrait que je vous traduise quelques notes prises en classe.
–Il vaut mieux les résumer– proposa le Docteur M. –Sinon vos lecteurs pourraient s’ennuyer.
–De quels lecteurs parlez-vous, Docteur ?– répondis-je, alarmé.
–Je croyais que vous étiez en train d’écrire un ‘intertexte’. Est-ce que je me trompe ?
–Franchement, je ne sais pas quoi vous répondre, Docteur. J’ai un tel fouillis dans la tête, que je suis incapable de définir ce que je suis en train d’écrire. Il ne s’agit pas d’un roman conventionnel comme ceux imposés par la Société des Hommes Célestes aux écrivains d’aujourd’hui. Non. Mon livre est effectivement un intertexte. Démasquer et dénoncer la Société des Hommes Célestes est une tentative qui a besoin d’une nouvelle forme littéraire, étant donné que les Hommes Célestes ont fait du roman non seulement la poutre maîtresse de leur industrie éditoriale, le gagne-pain par excellence des éditeurs, mais ils l’ont aussi transformé en une arme supplémentaire pour défendre leur idéologie rétrograde. C’est pourquoi j’insiste pour parler de Marx…
–Ne me dites pas que derrière toute cette histoire vous proposez de remplacer la Société des Hommes Célestes par la Société des Hommes Rouges !– s’écria le Docteur M.
–Pas du tout, Docteur. Vous croyez que je suis fou, que mon livre est un délire, ou que mon délire est un roman… je ne me rappelle plus très bien ce que vous m’avez dit la dernière fois. Une chose est certaine : le problème posé par la Société des Hommes Céleste est très, très grave. Au point que, d’après les dernières informations que Margaret me donna à New York, il y a plus d’Hommes Célestes hors des États-Unis qu’à l’intérieur. Bien sûr, Margaret est une spécialiste de la calomnie et de la mauvaise foi, mais je crois que sur ce point elle m’a dit la vérité. Il faut bien comprendre que la Société en question ne peut être identifiée avec un pays ou avec un système idéologique en particulier. Sinon, les choses seraient beaucoup plus simples et je ne serais pas en train d’écrire comme un fou pour essayer de résoudre le mystère.

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