La Fiction

 



(La Société des Hommes Célestes, p.76-77)
 
 
Il arrive que la fiction –fonction psychique encore mal définie par la psychologie conventionnelle – soit arrêtée dans son mouvement, déviée dans son expression – dit le Dr. M-. Alors, la fiction –mécanisme très complexe qui implique la participation primordiale du centre intellectuel, activé par les centres émotionnel et sexuel– reste embourbée dans la subjectivité de l’individu, qui deviendra un mythomane ou un malade mental dans la mesure où ce phénomène va altérer sa vie individuelle et sociale. C’est probablement ce qui vous est arrivé car, pour revenir à votre passion pour Margaret, vous n’avez pas réussi à maîtriser votre relation avec elle. Et votre capacité de fiction, que vous avez essayé ensuite d’utiliser dans l’écriture d’un roman, finit par se retourner contre vous…
–Je ne comprends pas ce que vous me dites. Je n’ai écrit aucun roman. Bien sûr, les notes que je vous ai remises contenaient des révélations en vue du moment où les conditions pour obtenir l’audience nécessaire à la dénonciation des Hommes Célestes auraient été tout à fait différentes, plus favorables.113 Mais ces notes étaient fragmentaires et mon projet avorta péniblement. Si je suis enfermé ici c’est, en grande partie, à cause de cet échec.
–Justement. Je vous suggère d’accepter de vous voir comme un écrivain qui a tenté d’écrire un roman non sur du papier, non à travers l’écriture, mais à travers la simple rêverie. Il est significatif que vous ayez commencé à écrire alors que vous tombiez dans un chaos mental qui trouva son paroxysme dans un délire de persécution. Nous pouvons dire que votre délire n’est rien d’autre qu’un roman non écrit, où l’auteur se confond avec son propre personnage. Vous sortirez de votre délire au fur et à mesure que vous écrirez ce roman dont vous m’avez laissé quelques feuillets en arrivant ici. J’insiste : romancer est, jusqu’à un certain point, comme délirer. Et vice versa. Seule l’écriture permet d’établir la différence entre les deux processus.
–C’est pour cela que je voudrais dépasser le roman comme genre littéraire– affirmai-je. –Je ne veux pas que l’on me prenne pour un fou. Fou ou romancier revient au même, n’est-ce pas ?
–Pas exactement. Mais il y a du vrai dans ce que vous dites. Bien. Nous nous verrons demain– conclut le Docteur M.
More in this category: « Fragment n°2 Fragment n°4 »

ARTICLES/ARTICULOS