Le Boom Latino-américain

 


(La Société des Hommes Célestes, p. 160-162)

…De toute façon, j’ai pris une sage décision : profiter au maximum de mon temps pour écrire. Si mon histoire de la Société des Hommes Célestes paraît délirante au Docteur M., tant pis. S’il pense que je suis fou, tant mieux. Comme dit Wagner, il n’y a pas de meilleur endroit que celui-ci pour inventer un nouveau genre littéraire ! Aujourd’hui, il est arrivé avec un tas de livres. Après les avoir déposés sur mon bureau, il me dit avec une amabilité feinte :
–Voici de quoi vous amuser, Monsieur le post-romancier. Sœur Sophie, la bibliothécaire de l’Hôtel-Dieu, vous envoie ces ouvrages pour vous rappeler que votre tentative de révolutionner le roman est passée de mode. D’après elle, des écrivains parmi les plus audacieux du XXe siècle l’ont déjà tenté, sans succès. D’abord, Unamuno et ses ‘nivolas’, puis James Joyce et son disciple, Samuel Beckett. Ensuite Breton et les surréalistes, suivis de Nathalie Sarraute et les écrivains du ‘Nouveau Roman’, spécialement Butor et Robbe-Grillet, sans parler des snobs du ‘Roman Tel Quel’. Tous ont échoué ! Alors, vous… En revanche, grâce au ‘boom’ latino-américain, le roman continue à vivre et à frétiller, plus vigoureux que jamais. Mon travail d’Interne et les malades comme vous, Docteur Faust, ne me laissent pas assez de temps pour lire tous les livres que je vous ai apportés, mais je vous conseille de ne pas perdre le vôtre dans des entreprises inutiles. Sinon, au lieu de Docteur Faust, vous risquez de devenir Don Quichotte…
–Je préfèrerais discuter avec la Sœur bibliothécaire plutôt qu’avec vous, Interne. Sœur Sophie ne vous a-t-elle pas dit que le ‘Nouveau Roman’ et le ‘Roman Tel Quel’ ne représentent aucune révolution véritable ? Le seul apport valable de ces mouvements, c’est d’avoir signalé la décadence du roman comme genre littéraire. Le ‘Nouveau Roman’ et le ‘Roman Tel Quel’ sont tout au plus des variantes dévitalisées du roman traditionnel. Ou, si vous préférez une formule plus poétique, ces ‘nouveaux romans’ ne sont que les églantines du rosier, jadis plein de force et de beauté, du roman du XIXe siècle. En ce qui concerne ‘le boom’ latino-américain, Interne, celui-ci n’est pour moi que le chant du cygne d’un genre moribond. Mais il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites. Après la tentative cervantine d’Unamuno et celle, dantesque et homérique, de Joyce, ce sont les écrivains de langue française –Sarraute et Beckett, entre autres– qui ont œuvré le plus pour faire évoluer le genre romanesque. Par contre, la littérature hispanique –y compris latino-américaine– a tendance aujourd’hui à rechuter dans le roman de cape et d’épée ou dans le ‘polar existentiel’ à l’américaine. C’est lamentable. Cela explique en partie pourquoi l’un des plus grands écrivains latino-américains –Jorge Luis Borges– se refusa à écrire des romans, donnant sa préférence aux microfictions. Or la révolution intertextuelle de la littérature narrative ne pourra atteindre ses objectifs que si elle a lieu d’abord au sein de la littérature française, car c’est elle qui a le mieux développé au XXe siècle une pensée autour du roman et de ses limites. Voilà, Wagner, la raison principale pour laquelle j’ai choisi d’écrire mon intertexte en français et non en espagnol, ma langue maternelle.
–Fantástico, ‘Che’ Fausto ! Vos connaissances sentent la poudre – se moqua Wagner. –La littérature française n’a aucun besoin de guérilleros latino-américains, sauf pour pimenter les cocktails parisiens et les soirées mondaines de remises de prix. Alors, afin d’éviter que la fumée de vos pétards ne vous monte à la tête, je vous conseille d’aller vous promener dans le parc.

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