Les emprunts intertextuels

 


(La Société des Hommes Célestes, p. 163-164) 

 



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Novembre

–Ah ! J’écris mal ! Le désir de tout exprimer à la fois fait déborder mes phrases, les détourne de la pensée qu’elles se proposaient de capter, elles semblent s’écarter du sujet et le perdre de vue228–   me lamentai-je auprès du Docteur M., ce matin.  -Ce qui me manque encore c’est de purifier un style à la fois uniforme et souple. Un style qui épouse toutes les modulations de l’âme et toutes les sautes de l’esprit et qui, comme l’esprit même, parfois se reprenne à ce qu’il exprime, et se fasse reconnaître comme volonté d’expression, corps vivant de celui qui parle, réveil de la pensée qui tout à coup s’étonne d’avoir pu quelque temps se confondre à quelque objet, quoique cette confusion soit précisément son essence et son rôle…229
–Oh ! Que c’est compliqué !– soupira le Docteur M.
–Il est très difficile de bien écrire, Docteur– m’excusai-je.
–Ah oui ! Vous découvrez que vous n’avez pas tout à fait les meilleures conceptions esthétiques,230 n’est-ce pas?
–C’est pour cela que j’essaye d’imiter les classiques. Je n’ai pas honte parce que le classicisme n’est rien d’autre qu’imitation, ré-élaboration de formes archétypiques, intertextualité. ‘Les plus grands m’ont donné l’exemple des emprunts’231, disait Paul Valéry. Voilà pourquoi je poursuis mes efforts pour inventer l’intertexte.
–Ce qui nous intéresse, c’est l’analyse de votre biographie, sans nous préoccuper de problèmes purement littéraires– souligna le Docteur M. –Discutez de cela avec Wagner. Quant à nous, je crois vous avoir déjà dit que ce n’est pas la peine de nous intéresser à des histoires pleines de fictions comiques, telles que n’auraient jamais pu en inventer, malgré toutes leurs ressources, notre archiretors Lucifer ni aucun de ses assistants.232 Vous n’êtes pas en train d’écrire un roman conventionnel, où l’auteur éclaire d’un jour indirect le cœur des personnages qu’il met en scène. Biographe, il vous incombe d’appeler les choses par leur nom et de constater les faits moraux qui eurent une répercussion sur votre vie.233 Alors, ne vous encombrez pas avec des questions de style qui n’ont pas une grande importance pour nous et continuons avec l’exploration de vos notes. Où en étions-nous ?


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