Les genres littéraires

 


(La Société des Hommes Célestes, p. 214-215) 

 


…Je m’élançai à sa poursuite, mais manquai de renverser Wagner290 à la sortie du pavillon. «Où allez-vous, votre Ego-Excellence ?»291 me dit-il, heureux de me prendre en défaut. «C’est l’heure du dîner». Dans un silence méprisant292 je me retirai dans ma chambre et, en signe de protestation, je refusai de manger. L’Interne arriva une demi-heure plus tard avec un gros sandwich jambon-fromage-tomate-oignons-œuf qu’il laissa sur ma table.
–Arrêtez de bouder comme un enfant, Doctor Faust– me dit-il, très sérieux. –Si vous ne mangez pas correctement, vous resterez ici toute votre vie. Et j’ai bien d’autres choses à faire que de m’occuper de vous et de vos trouvailles littéraires. Votre puérilité vous joue tout le temps des mauvais tours. Par exemple, cette manie de tirer à boulets rouges sur le roman et les romanciers est pur enfantillage et mauvaise foi. J’ai pris la peine de consulter plusieurs encyclopédies et je suis arrivé à la conclusion que le roman est immortel, simplement parce qu’il a toujours existé, même dans l’Antiquité. Le roman est une forme d’expression naturelle chez l’être humain, lequel –depuis les temps les plus reculés– a besoin de raconter ses expériences et ses états d’âme.
–Merci pour la leçon, mon Cher famulus– répliquai-je. –Mais vous faites une confusion entre roman et narration. ‘Raconter’, ‘narrer’, ‘réciter’, sont des tendances naturelles chez l’homme, je vous le concède volontiers. Mais le roman n’est qu’un simple genre littéraire, une autre forme de narrer, comme le fut jadis l’épopée et comme l’intertexte le sera demain.
–C’est ça, mein Doktor ! Le roman un ‘simple genre littéraire’, un genre littéraire comme n’importe quel autre !–   s’écria Wagner.  -Pour votre information, je vous signale que le roman est un genre qui peut englober tous les autres genres littéraires. Non seulement il est capable d’accueillir dans son sein l’ensemble des genres narratifs –romans policiers, philosophiques, épistolaires, érotiques, contes de fées, récits de voyages, romans de science-fiction, romans d’avant-garde, etc.– mais aussi la poésie, le théâtre et l’essai. C’est son extrême flexibilité qui lui donne sa qualité universelle et sa pérennité. En revanche, votre ‘intertexte’ n’est qu’un os rigide, très dur à avaler. Tout au plus, il pourrait être avalé à la sauce ‘roman d’avant-garde’ ou ‘roman d’apprentissage’ !
–Vous dites quelque chose de partiellement juste, Wagner. Le roman –tel qu’il est conçu et défini par les clercs de la littérature contemporaine– est un genre envahissant et usurpateur, au point que les romanciers l’identifient volontiers à la fiction, à la narration et, pourquoi pas, à la littérature elle-même. Mais cette confusion a une origine et un but aussi précis que masqués et hypocrites. Pour le moment je ne vous dirai pas lesquels mais, en attendant, permettez-moi de vous conseiller de chercher des encyclopédies plus récentes et convenablement mises à jour. Toutefois, je vous remercie encore pour votre leçon et aussi pour votre sandwich. Je le mangerai jusqu’à la dernière miette si toutefois vous aviez la gentillesse de vous retirer et de me laisser tranquille avec ma mauvaise foi…

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